L’Afrique face aux COPs

L’Afrique, longtemps reléguée au second plan dans les arènes des négociations climatiques mondiales, s’affirme désormais comme une force diplomatique unie sur laquelle il faut compter. Le continent a progressivement imposé son agenda environnemental, particulièrement lors de l’enchaînement historique des récentes Conférences des Parties (COP) en 2024. Ce positionnement répond à une réalité criante : alors que l’Afrique émet moins de 4% des gaz à effet de serre mondiaux[1], elle subit des pertes économiques annuelles  de 5 à 15% de son PIB dues aux dérèglements climatiques[2], sans compter le coût humain des sécheresses, inondations et dégradations des terres qui frappent le continent.

DE LA MARGINALISATION A L’INFLUENCE – L’évolution de la présence africaine

 La transformation de la participation africaine aux négociations climatiques est spectaculaire. Les données révèlent une trajectoire sans équivoque : quasi invisible lors des premières conférences, la délégation africaine s’est considérablement renforcée à partir de 2009, pour connaître une croissance remarquable en 2015 et 2022 (Figure 1).

A la COP28 de Dubaï, le Nigeria a envoyé plus de 1400 participants[3], tandis que le Maroc, le Kenya, la Tanzanie, le Ghana et l’Ouganda figuraient parmi les pays comptant les plus importantes délégations mondiales[4].

Cette montée en puissance quantitative témoigne d’une prise de conscience collective et d’une volonté politique d’investir ces espaces de négociation cruciaux.

Figure 1 : Nombre de participants parmi les délégations aux COPs climat, par région, 1995-2022

LES STRATEGIES DIPLOMATIQUES AFRICAINES – L’union fait la force

Face à la complexité des négociations internationales, les pays africains ont développé des stratégies sophistiquées pour amplifier leur influence. Conscients de leur fragilité individuelle, ils privilégient les alliances stratégiques, notamment au sein du G77+Chine, où l’Afrique représente environ 40% des membres[5]. Cette coalition du Sud global a permis des avancées significatives, comme l’accord sur un fonds dédié aux pertes et dommages climatiques obtenu à la COP27 en 2022 – une revendication portée pendant près de trois décennies mais longtemps bloqué par les pays développés​[6].

En amont des COPs, les pays africains renforcent aussi leur unité. En septembre 2023, le premier Sommet africain sur le climat à Nairobi a marqué un tournant, rassemblant 19 dirigeants africains, le Secrétaire Général de l’ONU, la présidente de la Commission européenne et près de 20 000 délégués[7]. Ce forum a débouché sur la Déclaration de Nairobi, texte fondateur d’un front uni continental proposant des solutions audacieuses comme l’instauration d’une taxe carbone mondiale et la réforme des institutions financières internationales​[8].

À la COP28, l’Afrique a franchi une étape supplémentaire en présentant une “Position commune africaine sur le changement climatique”[9] articulée autour de six priorités : un financement climatique adéquat, un bilan mondial équitable, le renforcement de l’adaptation, l’opérationnalisation du Fonds des Pertes et Dommages, une transition énergétique juste, et la reconnaissance des “besoins et circonstances particulières” de l’Afrique. Cette cohésion s’est poursuivie à la COP29, où les ministres africains de l’Environnement se sont réunis à Bakou pour consolider une position unifiée pendant les négociations.

L’ART DES NEGOCIATIONS – Entre persuasion et pression calculée

Au sein des principales coalitions de négociation, les représentants africains exercent une influence croissante grâce à leur maîtrise technique des dossiers. Le négociateur de l’Eswatini s’est particulièrement distingué lors de la COP16 sur la désertification en portant la voix du groupe Afrique sur la question cruciale de la sécheresse, avec un argumentaire rigoureux et documenté qui a marqué les débats.

Lorsque les stratégies d’alliance et de persuasion ne suffisent pas, les négociateurs africains n’hésitent pas à employer des tactiques de blocage calculées. En 2022, lors de la COP15 sur la biodiversité à Montréal, les délégations africaines ont orchestré un retrait collectif en pleine négociation sur les financements, protestant contre le refus des pays donateurs d’envisager un nouveau fonds dédié. Cette manœuvre a porté ses fruits, débouchant sur un compromis significatif concernant le financement de la biodiversité[10]. Ces tactiques, utilisées avec parcimonie et discernement, constituent désormais un levier essentiel dans l’arsenal diplomatique africain pour équilibrer le rapport de force dans des forums internationaux où les décisions se prennent par consensus.

LE FINANCEMENT CLIMATIQUE – Le nerf de la guerre et priorité absolue

Le financement demeure l’enjeu central des négociations pour les pays africains. Le paradoxe est saisissant : alors que l’Afrique abrite neuf des dix pays les plus vulnérables aux changements climatiques, elle reçoit moins de 3% du financement climatique mondial[11].

Face à cette iniquité flagrante, les représentants africains haussent le ton. Kevin Kariuki, vice-président de la Banque africaine de développement, a plaidé en amont de la COP29 pour « passer de millions et de milliards à des milliers de milliards de dollars dont l’Afrique a pleinement besoin pour son action climatique »[12]. L’objectif affiché est d’atteindre 10% du financement climatique mondial d’ici 2030.

Cette focalisation sur le financement a culminé lors de cette COP29 à Bakou en 2024, surnommée la “COP du financement”. Malgré des négociations tendues, un accord a été signé pour tripler le financement climatique aux pays en développement[13]

DES AVANCEES CONCRETES MALGRE DES OBSTACLES PERSISTANTS 

La diplomatie climatique africaine a remporté plusieurs victoires significatives ces dernières années. La création du Fonds pour les pertes et dommages climatiques avec des contributions initiales dépassant 700 millions de dollars, constitue une avancée historique. Dès l’ouverture de la COP28 suivante, ce fonds est devenu opérationnel​[14].

L’adaptation aux impacts climatiques, longtemps reléguée au second plan des négociations internationales, a progressivement gagné en centralité grâce au plaidoyer africain. L’Accord de Paris de 2015 a ainsi consacré un objectif mondial d’adaptation, tandis que la COP26 de Glasgow en 2021 a acté le doublement des financements d’adaptation d’ici 2025– une priorité portée par la présidence africaine de la COP27​[15].

Malgré ces progrès, les pays africains se heurtent encore à d’importants obstacles systémiques. Plus de dix ans après l’engagement des pays développés de mobiliser 100 milliards de dollars annuels d’aide climatique d’ici 2020, ce montant n’a jamais été intégralement atteint, avec seulement 83,3 milliards en 2020, et majoritairement sous forme de prêts remboursables​[16]. Les engagements tels que le Plan de transition énergétique juste, annoncé lors de la COP26 en 2021 et promettant 8,5 milliards de dollars, n’ont pas été pleinement concrétisés[17].

Des divergences internes nuancent également la cohésion du bloc africain : les intérêts d’un petit État insulaire comme les Seychelles diffèrent de ceux d’un pays producteur de pétrole comme le Nigeria. Six pays africains font partie de l’AOSIS, prônant une action climatique maximale, tandis que sept États africains sont membres de l’OPEP, défendant la rente pétrolière. L’unité la plus manifeste se retrouve sans doute dans les négociations sur la désertification, une thématique où l’Afrique parle d’une seule voix depuis la création de la Convention en 1994, initiée sous l’impulsion des pays africains.

UNE VOIX QUI PORTE, DES ACTES QUI SUIVENT

Malgré ces défis, l’expérience acquise, la professionnalisation des négociateurs et la mobilisation de la société civile dessinent les contours d’une diplomatie climatique africaine de plus en plus influente.

En adoptant un ton diplomatique mais ferme, l’Afrique a définitivement quitté les marges des négociations climatiques pour s’imposer comme un acteur incontournable. Comme l’a souligné le président kényan William Ruto lors du Sommet de Nairobi, « l’Afrique n’est pas seulement un continent vulnérable réclamant de l’aide, mais un porteur de solutions pour une croissance verte mondiale »[18].

L’efficacité de cette diplomatie climatique africaine se mesurera désormais à l’aune des résultats concrets : l’accès effectif aux fonds promis, la réalisation des objectifs adoptés et le respect des engagements par les partenaires du Nord. En attendant, le message est clair : l’Afrique n’est plus disposée à subir passivement les conséquences d’une crise qu’elle n’a pas provoquée.

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Sources:

[1]https://www.iea.org/regions/africa/emissions

[2]https://www.afdb.org/fr/news-and-events/press-releases/lafrique-perd-chaque-annee-jusqua-15-de-son-pib-par-habitant-cause-du-changement-climatique-kevin-urama-economiste-en-chef-par-interim-de-la-banque-africaine-de-developpement-54661

[3]https://www.carbonbrief.org/analysis-which-countries-have-sent-the-most-delegates-to-cop28/

[4]https://www.africanews.com/2023/12/04/african-countries-defend-large-delegations-at-cop28//#:~:text=According%20to%20the%20UN’s%20attendance,823%20and%20Kenya%20with%20765.

[5]https://carnegieendowment.org/research/2024/06/who-speaks-for-africa-at-cop-power-and-politics-at-the-un-climate-negotiations?lang=en

[6]https://reseauactionclimat.org/decryptage-de-la-cop-27-une-decision-historique-sur-les-pertes-et-dommages-mais-un-gros-point-noir-sur-les-energies-fossiles/#:~:text=Cette%20COP%20s%E2%80%99est%20d%C3%A9roul%C3%A9e%20en,plupart%20des%20pays%20en%20d%C3%A9veloppement

[7]https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2023/10/10/a-la-une-d-objectif-afrique-l-africa-climate-summit-a-nairobi

[8]https://www.business-humanrights.org/es/%C3%BAltimas-noticias/au-kenya-le-premier-sommet-africain-sur-le-climat-adopte-la-d%C3%A9claration-de-nairobi/#:~:text=Leer%20m%C3%A1s

[9]https://www.uneca.org/fr/stories/les-six-principales-priorit%C3%A9s-de-l%E2%80%99afrique-%C3%A0-la-cop28

[10]https://www.reuters.com/business/environment/cop15-nature-summit-snag-money-matters-30-conservation-goal-2022-12-15/#:~:text=So%20far%2C%20they%20have%20had,summit%20to%20discuss%20new%20funds

[11]https://www.afdb.org/fr/news-and-events/press-releases/le-financement-de-la-lutte-contre-les-changements-climatiques-et-la-comptabilisation-du-capital-naturel-par-les-pays-africains-figurent-en-tete-de-lordre-du-jour-du-groupe-de-la-banque-africaine-de-developpement-la-cop-29

[12]https://www.afdb.org/fr/news-and-events/cop-29-des-dirigeants-africains-appellent-un-electrochoc-sur-le-financement-de-ladaptation-climatique-et-de-la-croissance-verte-en-afrique-78647#:~:text=Musalia%20Mudavadi%2C%20Premier%20secr%C3%A9taire%20du,besoin%20pour%20son%20action%20climatique.

[13]https://unfccc.int/fr/news/cop-29-la-conference-des-nations-unies-sur-le-climat-convient-de-tripler-le-financement-aux-pays-en

[14]unfccc.int

[15]reseauactionclimat.org

[16]https://reseauactionclimat.org/decryptage-de-la-cop-27-une-decision-historique-sur-les-pertes-et-dommages-mais-un-gros-point-noir-sur-les-energies-fossiles/#:~:text=route%20claire%20pour%20atteindre%20cet,la%20promesse%20serait%20enfin%20tenue

[17]https://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/novembre-2024/cop29-la-strat%C3%A9gie-de-n%C3%A9gociation-de-lafrique-doit-tirer-les-le%C3%A7ons-du-pass%C3%A9

[18]https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2023/10/10/a-la-une-d-objectif-afrique-l-africa-climate-summit-a-nairobi

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